Non Fiction – Page 22 – Q-Zine

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    Un entretien réalisé par Mariam Armisen. Photos de None on Record

    “None on Record” (Sans Archives) est un projet de média digital qui a pour but de collecter et d’archiver les situations des LGBTI Africains. La dévise de l’organisation est: “ une histoire est le chemin le plus court entre deux peuples”. Q-Zine s’est entretenue avec la fondatrice de “None on Record”, Selly Thiam, depuis New York.

    Comment a commencé votre projet “None on Record”?

    En 2004 une grande figure du militantisme LGBTI de Sierra Léone, Fanny Ann Eddy était assassinée dans son bureau,, J’ai eu envie de faire un travail créatif, dans le but d’honorer sa mémoire, cela en racontant les réalités des LGBTI Africains. En 2006, je me suis rendue en voiture au Canada pour y interviewer une lesbienne Sierra Léonaise. Cet entretien fut diffusé sur une radio locale à Chicago, et par la suite j’eu envie de poursuivre ce travail. J’avais ce besoin de rencontrer davantage de personnes LGBTI Africaines, et pour ce faire je me suis mise à voyager à travers les États-Unis et le Canada pour y discuter avec d’autres exilés LGBTI, et c’est comme ça que j’ai commencer à collecter leurs histoires. Après un premier voyage en Afrique du Sud, le besoin s’est présenté de se concentrer également sur les pays africains. Je voulais m’assurer que le projet “None on Record” devienne un travail global qui recueille les histoires des LGBTI Africains à travers le monde. Depuis lors, nous avons déjà recueillis plus de 250 histoires, et notre travail d’archivage se renforce.

    C’est pour moi on ne peut plus rafraîchissant de constater que l’équipe de “None on Record” est essentiellement féminine, excepté le graphiste. Est-ce que ce fut une décision délibérée?

    Je ne suis pas certaine que ce fût délibéré dès le début. J’ai juste commencé à travailler avec les gens qui voulait travailler avec moi. Par la suite “None on Record” s’est transformé en un projet, ensuite en une organisation, et nous avons fait attention à ce que notre équipe soit le reflet des communautés dans lesquelles nous travaillons et pour lesquelles nous collectons des informations. Et en tant qu’une femme ayant bossé pour plusieurs media ayant très peu de femmes dans les positions de pouvoirs de décisions, et parfois très peu de personnes de couleur, je me suis engagée à transférer les connaissances qui m’ont été enseignées à d’autres femmes et personnes de couleur en général. C’est une partie de la mission de notre organisation et elle influence tous les projets que nous mettons en oeuvre.

    Le mouvement démocratique médiatique est principalement Blanc et dominé par les hommes. Quelles ont été les réactions jusque-là quand les membres de l’équipe “None on Record” entre dans une salle pour en parler ?

    Tout dépend de la salle dans laquelle nous entrons. Quand nous interviewons les LGBTI africains, l’accueil est souvent chaleureux. Les gens sont impatients de participer. La plupart des réactions de refoulement que nous avons eu proviennent de certains journalistes ou producteurs qui pensent que notre travail n’a pour seul but que le plaidoyer. Or le mot plaidoyer est devenu un mot sale dans le journalisme. Il est souvent avancé que les plaidoyers ont un but tandis que les journalistes ne devraient pas en avoir. Mais quand vous venez d’une communauté où vous n’avez jamais été en mesure de raconter votre version des faits ou votre histoire tout court, une communauté où très peu d’entre nous ont accès à la parole publique, il nous ait difficile d’accepter que la presse puisse être objective. Il est facile de pointer du doigt et de porter un jugement de valeur discréditant un travail ne rentrant pas dans les canevas narratifs de ce qui est considéré “acceptable“. Mais si nous nous étions préoccupés par cette logique, nous n’aurions jamais été en mesure d’arriver aussi loin.

    Le mouvement démocratique médiatique est principalement Blanc et dominé par les hommes. Quelles ont été les réactions jusque-là quand les membres de l’équipe “None on Record” entre dans une salle pour en parler ?

    Tout dépend de la salle dans laquelle nous entrons. Quand nous interviewons les LGBTI africains, l’accueil est souvent chaleureux. Les gens sont impatients de participer. La plupart des réactions de refoulement que nous avons eu proviennent de certains journalistes ou producteurs qui pensent que notre travail n’a pour seul but que le plaidoyer. Or le mot plaidoyer est devenu un mot sale dans le journalisme. Il est souvent avancé que les plaidoyers ont un but tandis que les journalistes ne devraient pas en avoir. Mais quand vous venez d’une communauté où vous n’avez jamais été en mesure de raconter votre version des faits ou votre histoire tout court, une communauté où très peu d’entre nous ont accès à la parole publique, il nous ait difficile d’accepter que la presse puisse être objective. Il est facile de pointer du doigt et de porter un jugement de valeur discréditant un travail ne rentrant pas dans les canevas narratifs de ce qui est considéré “acceptable“. Mais si nous nous étions préoccupés par cette logique, nous n’aurions jamais été en mesure d’arriver aussi loin.

    Le média digital n’est pas encore un outil utilisé par les mouvements LGBTI en Afrique. Comment faites-vous pour dépasser le scepticisme des un(es) et des autres?

    Je n’ai pas l’impression que nous ayions rencontré du scepticisme. C’est juste que très souvent les gens ne voient pas directement comment le média digital peut être un instrument puissant au sein du mouvement LGBTI pour le changement social. Le média digital a tout à voir avec la dissémination de l’information, et la manière dont “None on Record” partage l’information se fait à travers les histoires personnelles. Nous pensons qu’une histoire de vie peut transformer les perspectives des gens, et ce faisant, leur vie. Quand nous montrons aux gens ce que nous faisons exactement et pourquoi nous le faisons, il devient plus aisé pour eux de voir comment le média digital peut être utilisé dans leurs mouvements. Les gens captent très vite les bonnes idées.

    Comment est-ce que vous naviguez entre le besoin de préserver l’anonymat et ce besoin de créer une mémoire visuelle des LGBTI Africains?

     Nous nous sommes posés cette question plus d’une fois. Quand nous avons commencé ce projet, nous avons mis en place un processus où les gens pouvaient décider comment ils aimeraient participer à ce projet. Si quelqu’un voulait partager son histoire, alors il peut donc décider de la nature de sa contribution – soit avec leurs noms et photographies en ligne, à la radio ou à la télévision, soit il peut partager son histoire de manière anonyme et elle serait incluse dans les archives. Nous offrions plusieurs moyens pour que les gens puissant s’impliquer tout tant prenant en compte les réalités de nos contextes.

    Mais depuis que la communication moderne a bien changé au cours des années et que la lutte pour l’égalité des LGBTI se fait de plus en plus visible sur le continent, de nos jours, les gens parlent de manière ouverte et attachent leurs noms et figures à leurs expériences et parcours de vie. Nous avons aussi changé la façon dont “None on Record” diffuse son travail. Nous avons commencé avec l’audio à travers la radio, progressé vers la photographie avec son et maintenant nous avons ajouté des portraits vidéo. Au début, grand nombre de personnes n’était pas à l’aise avec le fait que leurs photos allaient être associées à leurs histoires, mais de nos jours ceci ne pose plus de problème. Cela ne veut pas pour autant dire que le même degré de risqué a disparu. En fait les risques sont proportionnels au degré de visibilité. Mais les gens de nos jours choisissent de parler plus ouvertement, et le font de plus en plus en utilisant les plateformes digitales.

    Parlez-nous du projet qui vous aura le plus marqué, et qu’est-ce qui a fait de celui-ci qun projet spécial? 

    Difficile à dire, parce que je les aime tous. J’aime le processus de création et les gens que nous rencontrons. C’est l’une des plus belles expériences que vous puissiez imaginer. Une expérience des plus humaines. Ce qui fait que quand je dis que j’ai pris du plaisir dans tous ces projets, et peut-être pour différentes raisons, je ne fais qu’être honnête.

    Comment choisissez-vous un projet?

    Très souvent c’est le projet qui nous choisi. Par exemple, en ce qui concerne l’un de nos plus récents projets, A la rechercher demandeurs d’Asile, nous invitions en Espagne pour faire une présentation dans un musée. Nous n’avions jamais travaillé en Europe auparavant, ce qui fait que j’ai voulu prendre avantage de notre invitation pour explorer l’éventualité d’un projet Européen. La communauté LGBTI africaine est très vibrante en Europe.

     

    Pendant que nous préparions le voyage pour l’Espagne, un projet de recherche, sur le thème du traitement des demandeurs d’asile LGBTI en Europe, fut lancé. Cela nous a amené à focaliser notre attention sur la collecte des histoires des demandeurs d’asile et des defis auxquels ils font face. Nous avons décidé de faire notre première production au Royaune Uni et avons produit une série de quatre épisodes sur les demandeurs d’asile venant d’Ouganda, du Nigeria et du Zimbabwe.

    Un autre projet plus récent était un documentaire que nous avons tourné en Afrique de l’Est. Nous sommes parvenus à faire le tour de tous les quatre pays de l’Afrique de l’Est, faisant des interviews avec les militant (es) LGBTI.

    Tous ces deux projets furent des expériences intéressantes pour notre équipe de production. Maintenant nous travaillons sur une nouvelle série qui sera sur les histoires que nous avons recueillis au cours de ces deux derniers tournages.

    Comment se déroule le processus de production d’une interview? Combien cela demande-t-il de semaines ou de mois pour que le produit final soit diffusé? Combien de personnes sont impliquées? 

    Cela dépend du format du média. Produire par exemple des projets audio et photos peut avoir un temps d’exécution très rapide, en fonction du type de documentaire que nous sommes entrain de réaliser. Les vidéos ont tendance à prendre un peu plus de temps. Mais généralement, quelqu’un dans l’équipe va faire le montage d’une histoire, et si tout le monde aime le produit final, pense que c est une idée solide qui s’insère dans nos critères, nous décidons quel sera le meilleur format de média pour diffuser l’histoire.Les équipes peuvent être très petite, composées par exemple d’une qui fait l’interview, l’édition et la publication, ou alors une équipe bien plus large; elles seront composées de six personnes avec des producteurs assistants, des directeurs, des vidéographes et des éditeurs. Les projets peuvent aller de quelques semaines à une année.

    NOR vient d’ouvrir récemment son premier bureau sur le continent, au Kenya. Parlez-nous en un peu plus. Pourquoi le Kenya?

    Nous avions toujours voulu avoir une base en Afrique. La plupart du temps nous travaillons en depuis New-York, mais avec les productrices qui travaillent et vivent en Afrique du Sud, au Sénégal et au Kenya. Après un des mes voyages au Kenya pour faire une formation en audio-digitale avec les militants LGBTI de la Gay and Lesbian Coalition of Kenya (GALCK), plusieurs participants ont manifesté le désir de continuer cette expérience. C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à penser à transférer ce projet de manière permanente au Kenya, et y faire participer les militants du terrain à la création du bureau locale. Maintenant l’équipe de “None on Record” peut travailler avec les communautés LGBTI africaines à travers toute la région depuis Nairobi

    Comment se présente 2013?

     Nous grandissons. Nous espérons travailler avec plus de groupes LGBTI en Afrique, et développer les aptitudes du staff dans les organisations LGBTI. Et nous sommes sur le point de commencer une production qui va raconter les histoires des LGBTI d’Afrique de manière innovante et passionnante. J’espère pouvoir revenir et vous en dire plus sur ce projet au fur et à mesure qu’il avancera.

  • Reflection of the Soul

    Reflection of the Soul

    Interview by Michael Kémiargola, photos by Delphine Alphonse, Michael Kémiargola, Pauline N’Gouala. English translation by Alice Vrinat

    The Franco-Congolese painter Pauline N’Gouala creates unquiet canvasses that challenge the world. Famous peoples, icons or anonymous. Emblems of black culture. South African victims of lesbophobia like Busi and Buhle. Other artists like Nina Simone or Basquiat. Whether this is Frantz Fanon or Zanele Muholi, Pauline gives them the eternity of her particular oil painting, her hands and her gaze.

    My name’s Pauline N’Gouala, I’m 29 and I am an oil painter on the side. I do portraits. I’m currently enrolled in a stained-glass art training.

    I’ve been drawing since I was a child. I would copy the comics and cartoons characters, and I kept doing that until I was an adolescent. I started with Chinese ink and that’s how I learned how to paint. One day, I made a portrait of my ex in Chinese ink and she told me “you should paint.” And now, it’s been 5 years since I’ve been doing oil paintings. I mainly do portraits.

    I started locally in my city Plaisir, in Yvelines, where the municipality allowed me to exhibit for few months in a concert hall. Later, I had an exhibition in Paris. Some time after that, I met Zanele Muholi at a conference, and she suggested that I do a portrait of her and some victims of lesbophobic crimes, which allowed me to combine my art with activism. Shortly thereafter, a special evening on South Africa was held at the Festival « Elles résistent » and through partnership with LOCs (Lesbiennes of Color), I exhibited this series of portraits at that event. Then there were other opportunities like Afropunk in Paris.

    Michael Kémiargola : What are you trying to capture when you paint?

    I always start with the eyes because I’m used to, and I also think they are the reflection of the soul. It is through portraits that I express my humanism in the sense that we are all the same and at the same time all different. In the eyes, each one will feel something different, that too I find interesting. I feel like I’m kind of doing a transfer and that I’m unloading some emotions in order to feel lighter. I start with the eyes and I don’t work on them that much; it happens by itself, that’s the mystic aspect of painting.

    MKD: And when is it done?

    Since I have a model it’s a bit easier to figure out more or less where I want to go. It’s never 100% identical but there’s a feeling that tells me I’m right where I ought to be. I don’t alter my paintings months later, it is quite instantaneous.

    MK: When you’re painting do you have fun, do you experiment?

    Painting is one of the things I prefer doing. When I paint, I don’t think about anything else. I’m in my bubble, my little world… Maybe in some way I take shelter there. But sure, I have fun. I experiment sometimes. I did two paintings where instead of the usual brick walls I put pink color: I wanted to do a set of LGBT artists so I did a painting of Keith Harring, and the photographer Estelle Prudent. Obviously it makes me happy. I don’t think about what’s going to be said about it. I just wonder “Am I happy with the results? Do I feel like what I did was good?” And I feel great about having a talent for something because I am not particularly qualified. I don’t have a job that gives me pleasure so at least I have painting.

    MK: And you did the portrait of Frantz Fanon quite early, didn’t you?

    Frantz Fanon was one my first paintings. I was very young when I discovered Afro-American and African leaders like Patrice Lumumba. Since I had a new mode of expression, which was oil painting, I wanted to capture them. And it was my first sale, I’m actually proud of it. I have not read all his work but I’ve been through psychiatric institutions so I understand what he did for the psychotic patients in Algeria. He freed them, and I am touched by his battle. It’s this dimension that moved me.

    MK: Do you paint strangers and well-known people the same way?

    I don’t necessarily need to know the people but I need to feel close to them anyway. For instance, I felt something really strong when I painted Jean-Michel Basquiat. I felt close to him. I think it doesn’t make a difference if I know the person, like an ex or a good friend. Or someone like Zanele. I am focused on the portrait, the color harmony.

    However there is also a strong emotional connection when it’s about victims. First you realize it could have been me and then you realize it’s an endless struggle. As you are doing these paintings, Zanele keeps sending pictures because new victims are being added to the list. You then become aware of the extent of the scourge, and it scares you. And you think that if you can denounce this evil and show the extent of homophobia, then you’re using painting for a noble cause. And, you want to keep doing it – if it can raise awareness. Although we’re talking about homophobia in South Africa, but it’s still a reality in France.

    It’s true that in general I get solicited from LGBT people or black communities, or both, but that’s no problem for me because they are part of my identity and I fully accept it. I don’t feel like I’m getting lost.

    MK: Do you have artists in your family?

    When I was young I saw the drawing of one of my uncles. I saw it at my grandmother’s place and he sketched it when he was young. I precisely remember thinking, if a child could do that, so could I. I was six years old, and that’s when it clicked: drawing and really focusing on it. I could be at once hyperactive and I could spend hours by myself working on a drawing without pissing anybody off. In my family noone is really an artist, but everyone supports me and comes to my exhibit when they can, they also buy materials for me because it’s expensive. It’s really nice of them. For my first exhibit in the Yvelines, there were so many people from my family in attendance and I was really touched. I felt that they were proud of me and that they supported me, which is awesome.

    MK: Who are your influences?

    I don’t have a huge artistic background. I am autodidact. I do like to go to an exhibition from time to time. My favorite painters are Monnet, Frida Kahlo, Modigliani (who I painted) and Basquiat, (he’s my chouchou). I’m also drawn to photography.

    I’m a big fan of movies. I listen to lots of music and by the way, back then everything that was afro-centric, the famous black leaders – I actually knew them through reggae because no one talks about Frantz Fanon at school. I am also inspired artwork by my buddies, etc.

    Street art is really important to me and I think it’s essential to urban life, which can be dull – my dream was actually at some point to paint a wall. In the beginning, I couldn’t think about anything else when I would see a wall, I would project a giant portrait on it.

    MK: What can we wish you for the future?

    I’d like to have the opportunity to have a studio. I’m going to keep on painting. In my mind, I even see portraits in stained glass and paintings on glass. For that, I would need a studio. Also, as I told you before, I sent my application for a festival in 2016. That’s the great part of painting, you never know what to expect and it’s always full of surprises.

    Pauline N’Gouala’s favorite playlist when painting

    Miles Davis “Flamenco Sketches \ So What”
    Duke Ellington “Fleurette Africaine”
    Ashanti feat Ja rule “Down 4 You”
    Total feat Missy Elliot “What About Us”
    Koffi Olomidé “Elle et Moi”
    Gregory Isaacs “Hot Stepper”
    The Organ “Brother”
    The Police “Darkness”

  • A propos des chansons d’amour

    A propos des chansons d’amour

    Une conversation avec Nhojj, chanteur et compositeur du Guyana. Interview de Cases Rebelles. Photos de sHiNE

    Nhojj est un chanteur compositeur, gay et fier de l’être, originaire de Guyana et aujourd’hui basé aux Etats-Unis. En 2009, Nhojj est devenu le premier Noir à remporter un Out Music Award, et il en a remporté d’autres depuis. Sa musique célèbre l’amour sous toutes ses formes et il dit ceci : «Je crois que peu importe où l’amour se manifeste, l’amour est juste, l’amour est bon et l’amour est beau.” Cases Rebelles a eu avec lui via skype une longue conversation dont est extraite l’interview qui suit.

    Cases Rebelles: D’abord j’aimerai que l’on parle de la positivité et de l’amour dans ta musique. Où et comment trouves-tu la force de partager, de donner autant à travers ta musique. D’où cela vient-il?

    Nhojj: Waouh (rires), c’est une bonne question. Je pense que cela vient … Je pense que nous avons tous de l’amour, nous avons tous une grande, une énorme capacité à aimer et en tant qu’artistes et créateurs, ce que nous faisons, c’est que nous puisons dans ça, nous nous connectons à ça – je pense que c’est là qu’est ma source. Je pense qu’il y a un monde d’amour, tu vois, un idéal. Avec la musique, je réussis à puiser dans cet idéal et j’arrive à partager. Je pense que nous y avons tous accès – je pense que les gens créatifs, nous sommes plus à l‘écoute, (rires). Je pense.

    CR: J’imagine que parfois tu es aussi traversé par la peur et la colère. Comment réussis-tu à donner de l’amour, à passer par delà les mauvais sentiments?

    Nhojj: Ouais, c’est un sacré problème. Il n’y a aucun doute je ressens la peur, je ressens la haine, la colère. Et je pense qu’une part de mon fonctionnement consiste à admettre tous les sentiments – à les embrasser. Et ce que je fais aussi, c’est que je tiens un journal, j’écris ce que je ressens dans un journal, et ça en ce qui me concerne ça aide vraiment à s’alléger le cœur. A admettre ces sentiments et l’expérience qui les provoque. J’ai découvert qu’en tenant un journal ou quand j’accepte la colère ou la peur – le fait de reconnaitre ces sentiments me permet de les dépasser. J’arrive à atteindre un niveau de satisfaction. Tôt ou tard, et ça ne se passe pas toujours tout de suite, mais tôt ou tard, quand j’admets tous mes ressentis j’arrive à un niveau où je peux atteindre l’amour.

    CR: Je me souviens d’un très beau texte que tu as écrit où tu parlais de « faire l’autruche et perdre des années précieuses ». Comment s’est passée ton enfance à Georgetown ?

    Nhojj: J’ai grandi à Georgetown – tu sais Georgetown est magnifique- le temps est chaud, les gens sont chaleureux, pour la plupart. Je me souviens que nous avions d’innombrables arbres fruitiers dans notre cour. Cette partie de ma vie, ce genre de contact avec la nature organique, de la vie là-bas, j’ai vraiment aimé. Mais, en termes de ma sexualité, cette part spéciale de moi, était comme inexistante parce que je n’ai vraiment jamais rencontré quelqu’un comme moi. C’est différent maintenant – quand j’étais là en Juin 2013, nous sommes allés à la radio et nous avons fait des entrevues. SASOD avait fait un excellent travail pour accroître la visibilité des personnes LGBT. Mais quand j’étais jeune, il n’y avait rien de tout cela; Je me sentais complètement isolé et confus. Je savais que j’étais différent, mais je ne savais pas vraiment ce que cela signifiait, donc c’était très déroutant pour moi – et douloureux aussi. Je ne pratiquais pas de sport, j’ai toujours été doux donc on s’est beaucoup moqué de moi et on m’a affublé de toutes sortes de noms. Je suis content que ça ne soit jamais allé plus loin – je n’ai pas été frappé, mais émotionnellement, ouais, c’était difficile.

    CR: Peux-tu me parler de l’importance du religieux et de la foi dans ton art? Comment ta foi a-t-elle évolué avec le temps ? Je sais que ton père était pasteur. Enfant quelle était la place de la spiritualité ans ta vie et quelle est-elle aujourd’hui?

    Nhojj: Donc, c’était … J’ai donc grandi dans une église –mon parcours, mon trajet n’a pas été facile. J’étais très embrouillé en grandissant parce que j’entendais des choses à l’église qui ne faisaient pas écho en moi, avec qui j’étais. J’entendais qu’être homo c’était mal, tu vois, que tu vas aller en enfer, tu dois te repentir – tu sais, toutes ces histoires. Donc pour grandir, j’ai du tourner le dos au religieux, ignorer tout cela. Et puis, progressivement, à travers le temps, j’ai commencé à trouver de nouvelles voies de spiritualité. Je suis tombé sur quelques livres sur la méditation, le yoga et précisément ces conceptions où nous sommes tous un, tous liés à l’Univers et nous avons tous notre propre chemin à suivre, ce type de spiritualité faisait écho à qui j’étais – ça a été une façon pour moi de renouer avec Dieu, de me ressaisir en quelque sorte de ma spiritualité. Mais il a fallu du temps. Je lis toujours beaucoup, je médite. Et ça nourrit la dimension spirituelle de ma vie.

    CR: Parlons de tes influences musicales. Je sais qu’en grandissant t’étais plutôt dans la musique Gospel. Est-ce que t’écoutais de la musique caribéenne? Et qu’est ce que tu écoutes en ce moment? 

    Nhojj: En grandissant, j’ai entendu beaucoup de Socca, Bob Marley, du reggae, Machel Montano. J’adorais cette musique, tu vois, c’est génial. Même maintenant, je continue d’écouter de la Socca et et du Reggae. J’écoutais aussi du gospel et de la musique d’église – je me souviens que j’avais ce disque -mes parents ont passé quelque temps aux États-Unis pour les études avant de revenir au Guyana…alors qu’ils étaient ici, ils se sont retrouvés dans une église – ils avaient ce disque de Gospel là, que j’ai trouvé quand nous sommes revenus au Guyana et quand j’étais un peu plus âgé. Je le mettais tout le temps; c’était juste, tu vois – exactement comme le chœur de l’église, comme si on venait juste de l’enregistrer. J’ai toujours aimé l’énergie et la passion de la musique gospel. Mes parents, pas tant que ça, mais moi j’ai toujours adoré. Qu’est-ce que j’écoute maintenant – j’écoute des choses très diverses. L’artiste dont je suis amoureux en ce moment, et je vais écorcher son nom – c’est Laura Mvula. Je l’adore. J’ai toujours aimé India Arie et Sade, et Cassandra Wilson. Je suis un gros, gros fan de Cassandra Wilson.

    CR: Ton nouvel album vient de sortir. Peux tu m’en parler ? Il est constitué de reprises de chansons d’amour et il est sorti le jour de la saint Valentin ? Comment as-tu vécu la réalisationde cet album ?

    Nhojj: Ouais, ça a été en quelque sorte le plus gros projet sur lequel j’ai travaillé. On a eu la participation de beaucoup de musiciens incroyables, beaucoup de musiciens accomplis. Et donc oui, c’était beaucoup de travail, mais j’avais le sentiment que cet album, qu’il était important de le faire, un projet important pour moi parce que je n’entends pas des chansons, des chansons d’amour ou tout autre type de chansons concernant des personnes du même sexe et j’aimerais en entendre plus. Je pense, j’ai toujours cru que si il y a quelque chose que je voulais voir ou entendre dans le monde, et que cette chose n’existait pas, alors je pouvais la créer et l’offrir au monde. Donc c’était le cœur de ce projet – c’était une manière d’utiliser la musique pour dire que notre amour est beau, notre amour est poétique, notre amour est sexy, notre amour est riche, notre amour est tout ce que nous pouvions imaginer qu’il soit – et il s’agit d’utiliser simplement la musique comme une autre façon de le dire, d’affirmer qui nous sommes, comment nous aimons et qui nous aimons.

    CR: Depuis tes débuts, qu’est-ce qui a évolué au niveau de la musique, de la manière dont tu écris ? Ecris-tu différemment? Joues-tu différemment?

    Nhojj: Ouais – c’est comme un processus de croissance et d’apprentissage pour moi. Voyons, comment exprimer ça? J’ai l’impression – en particulier pour ce qui concerne le jeu et la scène – je pense que, parce que je chante des expériences qui sont vraiment plus proches de ce que je ressens, des choses que j’ai vraiment vécues – en particulier dans une chanson comme « He Heals Me », ou « He and Him », ou «Bromance». Je pense que cela vient d’un endroit plus profond en moi. Pour moi, c’est très libérateur, très libérateur. C’est ce que j’essaie d’atteindre, arriver à plus d’honnêteté, même plus de liberté, plus de clarté – et explorer différentes façons de m’exprimer, d’exprimer notre réalité ici sur la terre.

    CR: Peux-tu me dire ce que cela fait de recevoir des récompenses pour ta musique

    Nhojj: Pour moi personnellement, c’est une belle reconnaissance, c’est agréable d’entendre de mes pairs qu’ils respectent le travail que je fais, qu’ils respectent la musique que je crée. C’est vraiment encourageant. Tu sais, créer c’est parfois effrayant – parce que je ne sais jamais ce que la réaction sera, j’espère toujours que les gens aimeront ce que je fais, mais je ne suis jamais vraiment sûr. Donc, obtenir des récompenses c’est vraiment encourageant, ça m’encourage à continuer. Et je pense que pour les autres, pour les jeunes musiciens, je pense que c’est source d’inspiration pour eux de savoir que on peut être honoré pour avoir créer une œuvre honnête et fidèle à nos expériences . Je pense que c’est important – je pense que les artistes sont vraiment importants dans le changement des perceptions des gens. Je pense que l’activité politique est essentielle, parce que les changements des lois, légalise d’une certaine manière notre vie – elle fournit le cadre. Mais ce sont les artistes, les gens qui se marient, qui vivent ensemble, qui ajoutent la couleur, ils apportent les détails à la peinture – ils donnent la vie, ils lui donnent un sens. Et je pense que ça c’est important.